Dans les métiers de la transformation alimentaire artisanale, les marges sont souvent étroites. Entre la hausse du coût des matières premières, les emballages, l’énergie ou encore les frais logistiques, beaucoup d’artisans cherchent des solutions pour préserver leur rentabilité sans sacrifier la qualité de leurs produits.
Pour les petites structures, atteindre seules les volumes nécessaires pour obtenir de bonnes conditions d’achat reste cependant difficile. C’est précisément là que la mutualisation d’achats peut devenir un levier intéressant.
En regroupant leurs commandes de consommables, d’emballages ou de matières premières, plusieurs producteurs ou transformateurs peuvent renforcer leur pouvoir de négociation, réduire certains coûts et créer de nouvelles formes de coopération locale.
Cette logique collective peut prendre différentes formes : accords informels entre artisans, commandes groupées ponctuelles ou structures plus organisées comme les groupements d’intérêt économique[1] (GIE). Deux exemples illustrent particulièrement bien ces dynamiques : l’initiative artisanale de Marmellino en Belgique et le GIE EROSI dans le Sud-Ouest de la France.
Pourquoi mutualiser ses achats ?
Le principe est simple : plusieurs entreprises regroupent leurs besoins afin de commander ensemble auprès des fournisseurs.
L’objectif principal est bien sûr économique. Les prix unitaires diminuent souvent fortement avec les volumes. Lors de la table ronde organisée dans le cadre des Rendez-vous de la Diversification 2026, un exemple montrait qu’une commande groupée d’étiquettes (différents formats pour différents produits) permet d’avoir un pouvoir de négociation. Dans ce cas le producteur d’œufs a divisé par 2 son prix à l’unité pour ses étiquettes.
Mais les bénéfices ne se limitent pas au coût des marchandises:
- réduction des frais de livraison ;
- accès à des fournisseurs ou à des volumes auparavant inaccessibles ;
- partage d’expériences et de bonnes pratiques ;
- meilleure connaissance des marchés ;
- renforcement des liens entre artisans ;
- gain de temps dans certaines démarches de négociation.
Dans un contexte où les petites entreprises agroalimentaires doivent rester compétitives face à des acteurs plus importants, cette approche collective permet aussi de retrouver une certaine capacité de négociation.

L’exemple “informel” de Marmellino
L’exemple présenté lors de la table ronde autour de Marmellino montre qu’il n’est pas nécessaire de créer immédiatement une structure complexe pour commencer à mutualiser.
Les premières collaborations ont concerné les étiquettes et les bocaux. Plusieurs producteurs ont regroupé leurs commandes afin d’obtenir de meilleurs tarifs. Dans certains cas, les économies réalisées ont été très importantes.
Pour les bocaux, des commandes par palettes directement auprès du fabricant ont permis d’obtenir des prix jusqu’à 40 % moins élevés que via des revendeurs. Les frais logistiques ont également été réduits grâce au regroupement des livraisons.
L’initiative a aussi amené certains artisans à harmoniser leurs formats d’emballage afin d’augmenter encore les volumes commandés ensemble. Un exemple particulièrement intéressant dans un secteur où chaque entreprise cherche souvent à se différencier.
Au-delà des économies, cette expérience met en avant plusieurs éléments clés :
- l’importance de la transparence ;
- la nécessité de communiquer régulièrement ;
- l’intérêt de coopérer, y compris avec des entreprises parfois considérées comme concurrentes ;
- le temps nécessaire pour coordonner les commandes.
Cette approche “artisanale” de la mutualisation peut constituer une excellente porte d’entrée pour tester une dynamique collective à petite échelle.
Le modèle structuré du GIE EROSI
À une autre échelle, le GIE EROSI illustre une forme beaucoup plus structurée de mutualisation d’achats.
Créé en 2005-2006 par 16 entreprises agroalimentaires du Pays Basque et du Sud des Landes, le groupement rassemble aujourd’hui près de 70 entreprises adhérentes.
Le fonctionnement repose sur plusieurs étapes :
- recensement des besoins des adhérents ;
- organisation d’appels d’offres ;
- négociation avec les fournisseurs ;
- validation collective via des commissions d’achats.
Le GIE travaille aujourd’hui sur une quarantaine de familles d’achats : emballages, étiquettes, énergie, transport, nettoyage, équipements, ingrédients alimentaires, vêtements de travail, analyses de laboratoire, etc.
Les adhérents s’engagent notamment à :
- déclarer régulièrement leurs besoins et leurs achats ;
- participer aux commissions d’achats ;
- contribuer à la gouvernance collective.
Le financement du groupement repose principalement sur une commission reversée par les fournisseurs sur le chiffre d’affaires réalisé avec les adhérents, ainsi qu’un droit d’entrée payé par les entreprises membres.
Le modèle présente plusieurs avantages :
- professionnalisation des achats ;
- gain de temps ;
- accès à des conditions tarifaires négociées ;
- meilleure visibilité sur les marchés ;
- création d’un véritable réseau entre entreprises locales.
Pour les fournisseurs également, l’intérêt est réel : ils accèdent à un marché consolidé avec un interlocuteur structuré et des volumes plus importants.
Pour aller plus loin:

Les principaux enjeux de la mutualisation
Même si les bénéfices sont nombreux, mutualiser ses achats n’est pas toujours simple.
La table ronde a permis d’identifier plusieurs enjeux majeurs :
- la coordination entre les entreprises ;
- la gestion des stocks ;
- la logistique ;
- les besoins en trésorerie ;
- la répartition des frais ;
- la transparence entre partenaires ;
- la gestion de la concurrence.
Le facteur humain joue un rôle central. Une mutualisation fonctionne surtout lorsqu’il existe :
- de la confiance ;
- des règles claires ;
- une communication régulière ;
- un équilibre entre les intérêts individuels et collectifs.
Plus le groupe grandit, plus la question de la gouvernance devient importante. C’est souvent à ce moment qu’une structuration plus formelle peut devenir nécessaire.
Une piste inspirante pour les artisans wallons ?
Dans un contexte de relocalisation alimentaire et de développement des circuits courts, la mutualisation d’achats ouvre des perspectives intéressantes pour les artisans et transformateurs wallons.
Les collaborations peuvent commencer modestement :
- une commande groupée de bocaux ;
- des achats communs d’étiquettes ;
- un regroupement logistique ;
- une harmonisation de certains formats d’emballage.
Avec le temps, ces initiatives peuvent évoluer vers des modèles plus structurés et pérennes.
Au-delà des économies, ces démarches permettent aussi de créer des réseaux de solidarité économique entre artisans, de renforcer les filières locales et de développer de nouvelles formes de coopération dans un secteur souvent très fragmenté.
L’expérience du GIE EROSI montre qu’une mutualisation bien organisée peut devenir un véritable outil de développement territorial. Celle de Marmellino rappelle quant à elle qu’il suffit parfois de quelques producteurs motivés pour lancer une dynamique collective concrète et efficace.
[1] Le Groupement d’Intérêt Économique (GIE) est une forme juridique propre à la France. En Belgique, d’autres formes de coopération ou de mutualisation peuvent être mobilisées selon les objectifs du collectif (coopérative, association, groupement informel, etc.).

